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4 sept. SITE DE PARTAGE GRATUIT DES LIVRES NUMÉRIQUES Afin de promouvoir la La bâtarde d'Istanbul - Elif Shafak Télécharger en EPUB. Elif Shafak – La batarde d'Istanbul (Epub) Partagée entre ses origines américaines et arméniennes, la jeune Amy gagne Istanbul en secret. Elle ne se doute pas. Interesting Free La bâtarde d'Istanbul Download books are available in PDF, Kindle, Ebook, ePub and Mobi formats. Only available on this website and free for.

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Résister davantage. Des poivrons verts farcis! La bâtarde d'Istanbul d'Elif Shafak est un livre que j'ai particulièrement apprécié! Une femme n a pas le droit de marcher en paix dans cette ville? A l'heure où je vous écris ces lignes, je suis encore sous le charme, j'ai complètement adoré, c'est un récit tellement puissant et si subtilement mené! Toutes portent le deuil d un père, d un mari, d un amant ou d un fils, mais elles s accommodent de l absence, on ne les imagine pas enveloppées de noir.

Critiques (84), citations (77), extraits de La Bâtarde d'Istanbul de Elif Shafak. C' est simple: j'ai adoré ce roman! Très beau et touchant, avec beauc La bâtarde. 30 juil. Titre: La batarde d'Istanbul. Langue: Francais Format: EPUB. Liens de téléchargement: Elif Shafak – La batarde d'Istanbul. goclimb.info?. Télécharger La bâtarde d'Istanbul (pdf) de Elif SHAFAK, Aline. AZOULAY La bâtarde d'Istanbul: roman / Elif Shafak ; traduit de l'anglais (Turquie) par.

Je ne vois aucune colonne pour le retenir, moi. Et vous? Ils étaient tous vêtus élégamment, comme s'ils se rendaient à une cérémonie. On les garda longtemps sur place sans leur fournir d'explication, puis on les sépara en deux groupes et ils furent déportés à Ayach et à Cankiri. Un triste sort attendait le groupe d'Ayach. Les déportés de Cankiri furent tués plus graduellement.

Mon arrière grand-père appartenait à ce dernier groupe. Des soldats turcs les escortèrent dans le train de Cankiri. Là on les obligea à marcher les 5 km qui séparaient la gare de la ville. Jusqu'ici on les avait traités décemment, mais au cours de cette marche, on les battit avec des cannes et des manches de pioche. Komitas, le grand musicien, perdit la raison après avoir vu ce que firent les soldats turcs ce jour-là. Celle-ci naît toujours des fractures, des blessures, des déséquilibres et des incertitudes.

Elle naît de l'illégitimité sociale ou culturelle , du porte-à-faux et du malentendu. Celle de la Turquie est intense , puisque le pays s'est détourné de son passé ottoman et qu'il a renoncé à sa primauté au sein du monde musulman pour s'identifier à l'Europe Amin Maalouf préface.

Nous sommes coincés entre l'Est et l'Ouest. Entre des modernistes si fiers du régime séculier qu'ils ont instauré que la moindre critique est inacceptable, et des traditionalistes si infatués de l'histoire de l'Empire ottoman que la moindre critique est inacceptable. Le soupçonner, c est tout ce qu elle pouvait faire, n ayant jamais goûté à ce genre de sérénité et doutant de jamais pouvoir y goûter un jour ; en tout cas, sûrement pas aujourd hui.

En dépit de son retard, elle ralentit son allure aux abords du Grand Bazar et décida d y entrer. Elle alluma une cigarette et regarda les volutes de fumée s élever de sa bouche, apaisée, presque détendue.

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Elle savait qu une femme qui fumait dans la rue faisait mauvais genre à Istanbul, et après? Elle haussa les épaules. N avait-elle pas déjà déclaré la guerre à une société tout entière? Elle gagna la partie la plus ancienne du bazar.

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Certains marchands la connaissaient par son prénom. Les bijoutiers surtout. Zeliha avait un faible pour les accessoires scintillants. Pinces à cheveux en cristal, broches en strass, boucles d oreilles étincelantes, boutonnières en nacre, foulards à rayures, pochettes en satin, châles en mousseline, pompons en soie, et chaussures à talons aiguilles, bien sûr.

Elle n était jamais rentrée dans ce bazar sans s arrêter dans quelques magasins, marchander avec leurs vendeurs et en ressortir avec des choses qu elle n avait pas prévu d acheter, mais qui lui avaient coûté bien moins cher que le prix annoncé. Cette fois, cependant, elle se contenta de faire du lèche-vitrines. Avec elles, on avait sans cesse l impression de perdre au loto à un numéro près : on pouvait envisager la situation sous n importe quel angle, on ne parvenait jamais à se débarrasser du sentiment d être l objet d une injustice perpétrée en toute impunité.

Zeliha acheta néanmoins la cannelle ; en bâtonnets, pas en poudre. Le vendeur lui offrit du thé, une cigarette et sa conversation. Elle accepta le tout. Alors qu ils discutaient, son regard vagabonda sur les étagères du stand et se fixa sur un service de verres à thé : également sur la liste des articles qu elle achetait compulsivement.

Des verres à thé gravés de fines étoiles dorées, assortis de cuillères délicates et de soucoupes fragiles dont le centre était ceint d un filet d or. Il devait y avoir une trentaine de services différents à la maison, tous achetés par elle.

Mais ils se cassaient si facilement, un de plus ou un de moins Ces foutus trucs sont si fragiles marmonna-t-elle. C était la seule Kazanci à pouvoir se mettre en colère devant un verre cassé.

Petite-Ma, sa grandmère de soixante-dix-sept ans, avait une tout autre réaction. Tu as entendu ce bruit sinistre? On nous jalouse, on nous veut du mal. Puisse Allah nous protéger toutes!

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À chaque bris de verre ou de miroir, Petite-Ma poussait un soupir de soulagement. Vingt minutes plus tard, quand Zeliha entra au pas de course dans un joli cabinet médical du quartier chic de la ville, elle tenait un talon de chaussure dans une main et un nouveau service de verres à thé dans 12 l autre.

Ce n est qu à cet instant qu elle s aperçut consternée qu elle avait oublié les bâtonnets de cannelle enveloppés au Grand Bazar. Trois femmes, toutes très mal coiffées, et un homme, presque chauve, patientaient dans la salle d attente.

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De leur posture, Zeliha déduisit, non sans un certain cynisme, que la plus jeune, qui feuilletait négligemment un magazine sans se donner la peine d en lire les articles, était la moins tendue. Elle venait probablement pour renouveler son ordonnance de pilules contraceptives. À côté, assise près de la fenêtre, une blonde replète d une trentaine d années, dont les racines noires imploraient la coloration, balançait le pied, perdue.

Certainement une visite de routine et son frottis annuel. La troisième, une épouse voilée accompagnée de son mari, avait l air anxieux, comme en témoignaient le pli amer de sa bouche et ses sourcils froncés. Problèmes de fécondité. Oui, ça pouvait se révéler fâcheux ; question de point de vue. Pour Zeliha, l infertilité n était pas la pire chose qui pût arriver à une femme.

Bonjour, vous! Vous êtes le rendez-vous de trois heures? Elle semblait éprouver des difficultés à prononcer les r et se donnait un mal fou pour compenser cette lacune en haussant le ton et en glissant un sourire à son interlocutrice chaque fois qu elle butait sur la lettre malfaisante.

Pour l épargner, Zeliha hocha aussitôt la tête avec une vigueur un tantinet factice. Et quelle est la raison de votre visite, mademoiselle de Trois-Heures? Zeliha tâcha d ignorer au mieux le ton idiot de la question.

Elle savait trop bien que c était précisément cette gaieté féminine inconditionnelle et à toute épreuve qui lui faisait défaut. Garder le sourire quoi qu il advienne, tout en manifestant un sens du devoir Spartiate. Comment pouvait-on faire une chose si artificielle avec un tel naturel? Elle repoussa l énigme dans un coin de son esprit et répondit : Un avortement.

Les mots planèrent un instant dans la salle avant de retomber. L assistante plissa les yeux, puis les rouvrit en grand. Zeliha fut soulagée de constater qu elle ne souriait plus.

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En fin de compte, la gaieté féminine inconditionnelle et à toute épreuve avait tendance à attiser son agressivité. J ai rendez-vous reprit-elle, coinçant une boucle derrière son oreille le reste de sa chevelure flottait librement sur ses épaules comme une épaisse burqa noire.

Elle releva le menton, exposant davantage son nez aquilin, et répéta un brin plus fort que prévu ou peut-être pas : Je souhaite subir un avortement.

Déchirée entre son désir d inscrire la patiente et celui de la tancer du regard pour son insolence, l assistante médicale demeura quelques secondes figée devant son gros registre en cuir avant de se mettre à écrire.

Zeliha profita de ce bref silence pour murmurer : Désolée pour le retard l horloge murale l informa qu elle avait dépassé l heure de son rendezvous de quarante-six minutes c est à cause de la pluie. Un peu injuste envers l averse, attendu que le trafic, les pavés, la municipalité, son poursuivant, le chauffeur de taxi et son détour par le bazar avaient leur part de responsabilité ; cependant elle préféra s en tenir à cette explication.

Elle avait peut-être transgressé la Règle d Or, et sans doute aussi la Règle d Argent, de la Prudence Féminine Stambouliote, mais elle mettrait un point d honneur à respecter la Règle de Cuivre. Mieux valait rester laconique et ne blâmer que la pluie. Quel âge avez-vous, mademoiselle?

Question désagréable et totalement superflue. Elle dévisagea l assistante les yeux plissés, comme si la lumière avait subitement baissé. Une fois de plus, la triste réalité de sa jeunesse s imposa à elle. Comme beaucoup de femmes habituées à adopter les airs d un âge qu elles n avaient pas encore atteint, elle n aimait pas devoir se rappeler qu elle était bien plus jeune qu elle ne l eût souhaité.

J ai dix-neuf ans, avoua-t-elle, se sentant soudain nue devant tous ces gens. Dans ce cas, il nous faut le consentement de votre mari, reprit l assistante, son ton enjoué en moins, enchaînant sur une autre question dont elle devinait d avance la réponse : Puis-je vous demander si vous êtes mariée, mademoiselle?

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Sentant tous les regards peser sur sa personne, elle troqua sa grimace contre un sourire béat : la petite voix enfouie en elle venait de lui souffler de ne pas se soucier de leur opinion, elle ne changerait rien à l affaire. Elle n eut toutefois pas le courage de dire à voix haute ce que tout le monde avait parfaitement compris : il n y avait pas de père. Par chance, son statut de célibataire simplifiait grandement les formalités administratives.

Elle n avait plus besoin d autorisation écrite. Les lois se souciaient moins de sauver les bébés nés hors mariage que ceux des couples légitimes. Un bébé sans père n était qu un bâtard de plus, et un bâtard une dent descellée parmi tant d autres dans la mâchoire édentée d Istanbul. Votre lieu de naissance? Zeliha haussa les épaules. D où pouvait-elle venir? De quel autre coin de la planète? Bien sûr qu elle était d Istanbul.

Ça ne se lisait donc pas sur son visage? Elle était stambouliote jusqu au bout des ongles. Pour punir l assistante d avoir manqué de noter une telle évidence, elle pivota sur son unique talon et alla s asseoir à côté de la femme voilée sans attendre qu on l y eût invitée.

Ce n est qu à cet instant qu elle remarqua le mari, figé, quasi paralysé par l embarras. Il semblait avoir choisi de se vautrer dans sa gêne d être le seul homme sur ce territoire si résolument féminin, plutôt que de condamner Zeliha sans appel. L espace d une seconde, elle eut pitié de lui. Elle songea à lui proposer d aller fumer une cigarette sur le balcon, mais eut peur d être mal interprétée.

Une femme célibataire n était pas censée proposer ce genre de chose à un homme marié, et un homme marié se devait de manifester de l hostilité à l égard des autres femmes en présence de son épouse. Pourquoi était-il si difficile de lier amitié avec les hommes? Pourquoi fallait-il qu il en fût encore ainsi?

Pourquoi ne pouvait-on pas fumer une cigarette sur un balcon, échanger quelques mots et se séparer en toute simplicité? Zeliha demeura immobile un long moment ; non parce qu elle était claquée même si elle l était , ni parce qu elle en avait assez d être le centre de l attention générale même si c était le cas , mais parce qu elle avait soif des bruits de la 14 ville qui arrivaient de la fenêtre ouverte.

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Une voix rauque s éleva : Tangerines! Tangerines fraîches et parfumées! Vas-y, continue à crier, marmonna-t-elle. Elle n aimait pas le silence. En fait, elle le détestait. On pouvait la toiser dans la rue, au bazar, dans une salle d attente ou ailleurs, jour et nuit ; la dévisager bouche bée, les yeux écarquillés comme si elle venait d une autre planète : elle finissait toujours par trouver une parade. Ce contre quoi elle ne pouvait rien, c était le silence.

Combien pour un kilo? La facilité avec laquelle les habitants de cette ville inventaient les noms les plus improbables aux professions les plus ordinaires l avait toujours amusée. Il suffisait d adjoindre un -iste à presque chaque produit vendu sur le marché, et aussitôt le mot allait s ajouter à la liste infinie des professions urbaines.

Zeliha n avait plus aucun doute ni aucune envie de partager sa certitude avec quiconque. Elle avait effectué le test dans une nouvelle clinique du quartier. Zeliha s était présentée à la réception dès le lendemain. Elle ignorait la corrélation entre les deux tests, qu elle avait subis tous les deux.

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Son taux de sucre était normal et elle était enceinte. Vous pouvez entrer, mademoiselle! Le docteur vous attend. Zeliha attrapa sa boîte de verres à thé et son talon cassé et bondit sur ses pieds, consciente des regards qui enregistraient chacun de ses gestes.

En temps normal, elle aurait traversé la salle aussi vite que possible, mais cette fois, elle se prit à marcher lentement, de manière presque provocante. Juste avant de sortir, elle se tourna vers le visage amer, au milieu de la pièce.

Le médecin était un homme solidement campé sur ses jambes et de qui irradiait une force communicative. Son regard ne portait pas de jugement et aucune question malvenue ne lui brûlait la langue, contrairement à son assistante. Tout en lui était avenant. Il lui fit signer une série de documents, puis une autre au cas où la procédure ne se déroulerait pas comme prévu.

Devant tant de gentillesse, Zeliha sentit ses nerfs se relâcher et sa carapace se fissurer. Or, chaque fois que ses nerfs se relâchaient et que sa carapace se fissurait, elle devenait aussi fragile qu un verre à thé ; et quand elle devenait aussi fragile qu un verre à thé, les larmes n étaient jamais loin.

Et s il était une chose qu elle détestait pardessus tout depuis l enfance, c était bien les pleureuses. Elle s était fait la promesse de ne jamais devenir une de ces pleurnicheuses ambulantes qui fondaient en larmes et geignaient pour un rien, bien assez nombreuses dans son entourage. Et bon an mal an, elle s était jusqu à ce jour débrouillée pour respecter cette promesse. Comme toujours dans ces moments, elle inspira profondément et releva le menton. Seulement, ce vendredi-là, quelque chose dérailla et elle expira un sanglot.

Les femmes pleuraient toujours. Allons, allons, la consola-t-il, enfilant une paire de gants en latex. Tout va bien se passer, ne vous inquiétez pas.

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Ce n est qu une petite anesthésie. Vous allez dormir, rêver, et vous n aurez pas terminé votre rêve que je vous réveillerai. Vous pourrez rentrer chez vous aussitôt.

Vous ne vous souviendrez de rien. À présent, on pouvait lire à livre ouvert sur le visage de Zeliha. Ses joues s étaient creusées, mettant en valeur son trait le plus distinctif : son nez!

Ce remarquable nez aquilin que, tout comme le reste de la fratrie, elle avait hérité de son père à la différence près que le sien était plus aigu et plus long. Le médecin lui tapota l épaule et lui tendit un mouchoir en papier, puis toute la boîte. Il en avait toujours sur son bureau. Les laboratoires pharmaceutiques les distribuaient gratuitement, ainsi que des stylos, des carnets et d autres articles estampillés de leur label. Ces mouchoirs étaient destinés aux patientes émotives.

De délicieuses figues bien mûres! Etait-ce le même vendeur ou un autre? Comment l appelaient ses clients? Ni les équipements ni les scalpels ne l effrayaient tant que cette blancheur immaculée. Elle lui évoquait le silence.

L absence de vie. Elle se laissa distraire par un point noir au plafond. Plus elle le fixait, plus il ressemblait à une araignée. Qui d abord lui parut immobile. Puis qui se mit à avancer. Et à grossir, grossir encore à mesure que se diffusait dans ses propres veines la drogue qu on lui injectait. Tout à coup, Zeliha se sentit lourde au point d être incapable de remuer le doigt.

Elle tenta de résister à l engourdissement, mais éclata à nouveau en sanglots. Vous êtes certaine que c est ce que vous voulez? Vous ne préférez pas y réfléchir encore un peu? Il n est pas trop tard pour reconsidérer votre décision.

Si, il était trop tard. Cela se ferait maintenant, il le fallait. Ce vendredi-là, ou jamais. Il n y a rien à reconsidérer. Je ne peux pas la mettre au monde. Le médecin hocha la tête. Soudain, comme si elle attendait cette autorisation, la prière du vendredi s éleva d une mosquée des alentours. Quelques secondes s écoulèrent, et une deuxième voix se joignit à la première, puis une troisième, et une quatrième. Zeliha grimaça : elle détestait les rugissements déshumanisés crachés par des enceintes.

Les prières étaient faites pour être récitées d une voix pure, sans artifices. Bientôt, le bruit lui devint si insupportable qu elle soupçonna tous les micros des mosquées du voisinage d être défaillants. Ou alors, ses oreilles étaient devenues extrêmement sensibles.

Ça va s arrêter dans une minute, détendez-vous. Zeliha leva un regard interrogateur vers le médecin. Son aversion pour les prières électroniques étaitelle si visible? Bah, c était sans importance. De toutes les Kazanci, elle était la seule à se montrer ouvertement irréligieuse.

Enfant, elle considérait un peu Allah comme sa meilleure amie ; une idée amusante quand on observait que sa deuxième meilleure amie était une pipelette couverte de taches de rousseur qui fumait depuis l âge de huit ans.

C était la fille de leur femme de ménage, une Kurde rondelette qui ne se donnait pas toujours la peine de raser sa moustache. À cette époque, elle venait trois fois par semaine, invariablement accompagnée de sa fille. Zeliha et la fillette avaient lié amitié. Après ça, elles avaient porté un bandage au doigt pendant huit jours. C était un péché. Elle savait qu on ne devait pas personnifier Allah, qu il n avait ni doigts ni sang, qu il fallait se retenir de Lui attribuer des qualités humaines.

Mais comment résister quand ses non, Ses quatre-vingt-dix-neuf noms évoquaient des qualités que l on accorde généralement aux êtres humains?

Celui qui peut tout voir mais n a pas d yeux ; Celui qui peut tout entendre mais n a pas d oreilles ; Celui qui peut tout toucher mais n a pas de mains La petite Zeliha en avait déduit qu Allah nous ressemblait, mais que nous ne pouvions pas Lui ressembler.

Ou l inverse? Quoi qu il en soit, il fallait apprendre à penser à lui ou à Lui sans se Le représenter comme Lui. Son amitié n avait pas fait long feu, après ça. La konak était si grande, et leur mère si têtue et grognon, que la femme de ménage avait fini par démissionner. Le plus simple fut d en vouloir à Allah. S étant sentie infidèle à un âge si tendre, elle n avait eu aucune peine à le demeurer une fois adulte.

Un autre appel s éleva d une cinquième mosquée. Les prières se multiplièrent, dessinant des cercles phoniques autour d eux. Elles avaient toutes une recette qu elles réalisaient à la perfection, si bien que, selon la cuisinière du jour, Zeliha pouvait espérer tel plat plutôt que tel autre. Elle mourait d envie de manger des poivrons verts farcis désir particulièrement confus dans la mesure où personne ne les préparait de la même manière.

Des poivrons verts farcis Sa respiration s apaisa et l araignée se mit à descendre. Les yeux au plafond, Zeliha eut l impression d être séparée des autres personnes présentes dans la pièce. Dans un espace à elle. Puis elle entra dans le royaume de Morphée. La lumière était trop brillante, presque aveuglante. Lentement, d un pas prudent, elle emprunta un pont où pullulaient voitures, piétons et pêcheurs immobiles tenant des cannes au bout desquelles se tortillaient des vers.

Elle suivit le flot, surprise de ne poser les pieds que sur des pavés descellés et n entrevoyant que du vide en dessous. Elle leva alors les yeux pour découvrir avec horreur qu au-dessus, c était exactement comme en dessous, et qu il pleuvait des pavés.

Chaque fois qu un pavé tombait du ciel bleu, un autre se détachait de la chaussée sous son pied. Et derrière, la même chose : le VIDE. Le précipice s élargissait. Elle se mit à paniquer à l idée d être bientôt avalée par les abysses affamés. Elle ne chercha pas à comprendre comment elle était arrivée là. Elle ne ressentait ni douleur, ni tristesse, ni rien d autre.

L indifférence avait fini par l emporter, se dit-elle. En avortant sur la table immaculée de la pièce blanche, elle avait à la fois fait disparaître son bébé et ses sensations propres. Peut-être qu une doublure argentée brillait quelque part dans le ciel. Peut-être qu à présent elle pourrait aller pêcher, rester debout pendant des heures sans se sentir frustrée ou laissée pour compte, peut-être qu elle n aurait plus le sentiment que la vie est un lièvre trop rapide pour qu elle puisse l attraper.

Ah, vous voilà enfin de retour! L assistante médicale se tenait dans l encadrement de la porte, les poings sur les hanches. Bonté divine! Quelle peur vous nous avez faite! Avez-vous seulement une idée des cris que vous avez poussés? C était affreux! Zeliha ne cilla pas. Les passants ont dû penser qu on vous torturait Je suis étonnée que la police n ait pas frappé à la porte!

On est à Istanbul, pas dans un film américain, songea Zeliha, s autorisant un clignement d yeux. Elle ignorait en quoi elle avait dérangé l assistante, mais ne voyant pas l intérêt de l ennuyer davantage, elle lui offrit la première excuse qui lui passa par la tête : J ai dû crier parce que j avais mal Impossible le docteur ne vous a pas opérée. Il ne vous a même pas touchée! Vous voulez dire que vous n avez pas balbutia-t-elle, plus troublée d avoir à poser la question qu intéressée par la réponse.